Augmenter le temps de travail ?

Augmenter le temps de travail ?

Augmenter le temps de travail ?

Pour rompre avec une économie en panne volontaire et retrouver au plus vite le niveau d’activité d’avant la crise sanitaire, le patronat (Medef notamment) et les think tank d’inspiration libérale ont émis le souhait que les Français travaillent davantage. Si le gouvernement a écarté cette éventualité à court terme, le débat est, à mes yeux, loin d’être clos.

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Le pays n’était pas encore déconfiné que le patronat pensait déjà à faire travailler plus les salariés : dans un entretien au Figaro le 10 avril, son président a dévoilé sa liste de vœux pour le « monde d’après » : moins de congés et de RTT, plus d’heures de travail.

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Les syndicats ont immédiatement mis leur veto face à ce projet et on a entendu Xavier BERTRAND, ex-ministre du Travail de Nicolas SARKOZY, aujourd’hui président de la Région Hauts-de-France, inciter le patron des patrons à la décence. Dans un mea culpa à demi-mot, le 14 avril, il a donc été contraint de déclarer « le débat clos », du moins jusqu’à septembre.

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La droite n’a cependant pas laissé passer l’occasion d’enchaîner : le président des Républicains au Sénat, Bruno RETAILLEAU, a suggéré de passer aux 37 heures pendant un an. Puis, les think tank libéraux, l’Institut MONTAIGNE et la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (IFRAP), ont publié leur liste de propositions.

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Au-delà des considérations idéologiques, cette volonté d’augmenter le temps de travail repose sur un argument qui a la mérité de la simplicité : la production ayant considérablement baissé avec le confinement, il suffirait de travailler plus pour rattraper plus rapidement le niveau que l’on connaissait avant la crise. Dans la pratique, c’est naturellement beaucoup plus compliqué.

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Le confinement a obligé hôtels et commerces à fermer, les usines et les transports à ralentir. L’activité a chuté d’un tiers voire de moitié si l’on ne retient que le secteur privé. Puisqu’il y avait moins de produits à acheter, la consommation a parallèlement diminué d’un tiers elle aussi, contraignant les Français à l’épargne : 55 milliards d’euros mis de côté en huit semaines d’après l’OFCE, 80 milliards d’ici l’été, selon XERFI.

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Vient désormais le moment du déconfinement. Les boutiques rouvrent, les usines rallument les machines. Augmenter le temps de travail pour accélérer le retour à la normale de la production se justifierait s’il y avait une demande à laquelle répondre, si les carnets de commandes se remplissaient. Cette hypothèse a toutefois peu de chance de se réaliser

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  • d’abord parce qu’une partie a été définitivement perdu : les Français ne vont pas aller deux fois plus au restaurant, ni acheter les vêtements des collections passées pour rattraper ce qu’ils n’ont pas consommé ;
  • de plus, l’économie va devoir faire face à un déficit de demande, en raison de l’augmentation considérable du chômage. L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a dénombré 620 000 pertes d’emploi nettes depuis le début du confinement, soit une hausse de 2 points du taux de chômage. Les premières estimations du FMI et de la Commission européenne indiquent qu’il sera au-dessus de 10 % à la fin de l’année ;
  • cette perspective inquiète évidemment les ménages. L’enquête de l’Insee du mois d’avril révèle une chute sans précédent de leur confiance (8 points). L’épargne de précaution va donc s’accumuler, au point que, selon l’institut REXECODE, il faudra attendre courant 2021 pour que la consommation retrouve 95 % de son niveau de fin 2019 et que l’investissement productif, autre volet de la demande, sera en baisse de 20 % cette année.

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Les entreprises ne sont pas près de retrouver leur pleine capacité de production antérieure à a crise. Seules 18 % pensent y parvenir à la rentrée de septembre, il faudrait attendre mi-2021 pour que 90 % tournent à plein régime, selon XERFI. Dans un tel contexte, encourager les heures supplémentaires est la dernière chose à recommander car cela aggraverait le chômage. Des études ont depuis longtemps démontré, qu’en période de crise, les employeurs préfèrent faire travailler davantage leurs salariés plutôt que d’embaucher, réduisant ainsi les créations d’emploi.

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Qu’en pense le gouvernement ? Si au départ, il a semé le trouble sur ses intentions – la secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès PANNIER-RUNACHER, invitant les Français à « mettre les bouchées doubles » après le confinement -, sa position paraît aujourd’hui « lucide » : selon Bruno Le MAIRE , « le problème n’est pas de faire travailler plus les Français, mais d’arriver à trouver un travail pour chacun » (France info, 23 avril). Son plan de relance ne sera pas dévoilé avant septembre, mais il a affirmé qu’il contiendrait des volets de soutien à l’investissement et à la consommation (audition par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, 29 avril).

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Il ne s’interdit pas, pour autant, de réfléchir à quelques exceptions, notamment autoriser le travail dominical aux coiffeurs débordés en cette sortie de confinement. Sur la question du temps de travail, il conviendra d’être pragmatique : si des secteurs manqueront certainement de clients, d’autres peuvent connaître une surchauffe temporaire, comme l’automobile ou l’électroménager, les ménages ayant reporté leurs achats.

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L’ampleur de ce phénomène devrait cependant être très limité : l’automobile était déjà en surcapacité avant la crise, et l’aéronautique, étant donné la situation des compagnies aériennes, ne va pas repartir à toute vitesse. Quand bien même des secteurs auraient besoin de travailler plus, de nouvelles mesures sont-elles si nécessaires ? Les contrats courts permettent déjà aux chefs d’entreprise de trouver la force de travail supplémentaire pendant les périodes de boom. Rien qu’au premier trimestre, l’emploi intérimaire a chuté de 37 %, soit environ 290 000 personnes. Pour limiter l’hémorragie, le gouvernement va autoriser jusqu’au 23 janvier 2021 les renouvellements supplémentaires de CDD. Si cet assouplissement se pérennisait, il risquerait d’alimenter la précarité.

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Au total, les rêves du patronat ne sont-ils pas déjà réalité ? Entre la loi El KHOMRI et les ordonnances MACRON, les règles du temps de travail ont largement été flexibilisées ces dernières années, au point que l’Institut MONTAIGNE lui-même reconnaît que le « cadre légal actuel permet déjà de nombreuses souplesses ».

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Il recommande d’ailleurs le recours aux « accords de performance collective » qui offrent la possibilité « d’accroître le temps de travail sans augmentation proportionnelle des rémunérations ». Ce dispositif, qui rencontrait déjà un énorme succès avant la crise sanitaire, est d’autant plus favorable à l’employeur qu’une fois l’accord signé, si un salarié refuse de travailler davantage, il est automatiquement licencié sans bénéficier des protections et de l’accompagnement qui entourent le licenciement économique.

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Ces accords permettent aussi d’éviter le « surcoût de l’augmentation du temps de travail, à savoir les majorations des rachats de RTT et des heures supplémentaires. C’est pourquoi il est suggéré d’en « différer » le versement en les basculant en participation ou intéressement, par définition conditionnés aux résultats ou aux objectifs de l’entreprise, et moins soumis à cotisations.

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Faciliter davantage l’augmentation du temps de travail n’est donc pas pertinent aujourd’hui. En revanche, à plus long terme, le problème ne sera plus celui de la demande, mais celui de la dette publique et Il faudra réfléchir collectivement à une forme de réduction de la dette : travailler plus ou taxer plus certains, notamment les revenus du capital ?

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Déjà le refrain selon lequel « il va falloir faire des efforts » a retenti depuis le ministère de l’économie et des finances et la Banque de France. Mais de quels efforts parle-t-on ? : relever les impôts, notamment rétablir l’ISF ? C’est hors de question, selon Gérald DARMANIN, le ministre des Comptes publics, qui parie sur le retour de la croissance pour produire des recettes.

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La dette va grimper à au moins 115 % du PIB cette année sous le double effet de la hausse du déficit public et de la baisse du PIB. La France est aujourd’hui en récession, mais elle devrait enregistrer un net rebond en 2021 : la Commission européenne prévoit une croissance de 7,4 %. Si bien que, sans prendre de mesures particulières, la dette peut retomber à 110 % du PIB l’année prochaine. Le déficit pourrait même dès 2022 repasser dans la zone verte, soit en dessous de 3 %. A condition évidemment que la reprise de l’activité se passe sans trop de difficultés.

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La stratégie la plus simple consiste donc à ne pas pratiquer d’ajustement brutal et à laisser la dette se réduire progressivement grâce aux faibles taux d’intérêt qui permettent de la stabiliser, voire de la réduire, même en étant en déficit. Le gouvernement va-t-il s’en contenter ? A l’occasion de la publication de la note de l’Institut MONTAIGNE, Bruno Le MAIRE a confirmé que ses préoccupations premières restaient la réussite du déconfinement ainsi que de « limiter les faillites et les licenciements », tout en ajoutant : « Après, on peut toujours réfléchir dans des modèles économiques plus lointains : est-ce qu’il faut que le volume global de travail en France augmente ? Sans doute. »

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Si les déclarations sont ambiguës, les actes sont en revanche beaucoup plus clairs. Les ordonnances COVID-19 autorisent, jusqu’au 31 décembre, certains secteurs à faire passer la durée de travail hebdomadaire maximale de 48 à 60 heures. Les ordonnances loi travail de 2017 le permettaient déjà pour des circonstances exceptionnelles, à condition qu’il y ait un accord d’entreprise et une autorisation de l’inspection du travail. Désormais, l’employeur peut s’en passer et décréter unilatéralement l’augmentation du plafond horaire.

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L’enfer est bien pavé de bonnes intentions.

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Yves URIETA

Président de Convergence Républicaine

Ancien maire de Pau

Membre honoraire du Conseil économique, social et environnemental

Yves Urieta

1 Avis

  1. Massaloux 5 années ll y a

    Merci Yves pour tes voeux, ou et quand dois je renouvelé mon adhésion? Et où dois faire un don avec mes amis ?
    Amicalement ●●●
    Élie

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