Une France morcelée à réconcilier

Une France morcelée à réconcilier

Une France morcelée à réconcilier

 

Rendre compte de la vie politique française est devenu éminemment plus difficile depuis qu’en 2017 le clivage gauche-droite semble s’être révélé inopérant. L’intérêt du livre de Jérôme FOURQUET (« L’archipel français – Naissance d’une nation multiple et divisée », Seuil, 384 pages, 22 euros), réalisé avec la collaboration de Sylvain MANTERNACH, consiste précisément à rendre intelligible le processus qui a conduit à l’élection d’Emmanuel MACRON, après le retrait contraint de François HOLLANDE. En mettant en perspective les bouleversements ayant modelé la société française depuis trente ans, l’auteur démontre que ce coup de force politique n’a rien d’accidentel bien au contraire : le paysage électoral et l’offre politique se sont mis en conformité avec les nouveaux clivages économiques et sociaux.

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Comme tout processus révolutionnaire, l’ajustement se révèle naturellement chaotique et inachevé. Directeur du département opinion de l’IFOP, Jérôme FOURQUET n’est certes pas le premier observateur à travailler sur les nouvelles fractures françaises : les épisodes de 1983 (émergence du vote Front National) et de 2005 (large victoire du non au référendum sur le traité constitutionnel européen puis crise des banlieues) ont largement stimulé le travail des chercheurs et des sondeurs ; dès cette époque était notamment avérée la force du clivage entre gagnants et perdants de la mondialisation qui allait restructurer le champ politique. Mais il restait à affiner le récit, et c’est ce que tente de faire l’analyste en défendant, dans cet ouvrage, la thèse selon laquelle l’avènement d’une nation « multiple et divisée » serait le phénomène majeur des trente dernières années. Le processus en cours est directement lié à la dislocation de la matrice catholique qui a structuré la société française jusqu’au milieu du XXème siècle avec la matrice républicano-laïque.

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Pour en arriver à ce constat, l’auteur mêle plusieurs outils : la cartographie, les sondages et, plus innovant, la « prénomination », c’est-à-dire l’étude des prénoms. Sur la base d’un fichier de INSEE recensant l’occurrence des prénoms donnés en France depuis 1900 à 83 millions de nouveau-nés, il indique, notamment, que le pourcentage de garçons portant un prénom arabo-musulman a représenté 18,8 % des naissances en 2016, soit près d’une naissance sur cinq. A ceux qui l’accusent de procéder à des accommodements coupables avec la statistique ethnique, pratique prohibée en France, il rétorque que l’on ne peut comprendre les bouleversements à l’œuvre si l’on n’intègre pas le fait migratoire. « La société française est devenue de facto multiculturelle. Notre pays ne connaîtra plus jamais la situation d’homogénéité ethnoculturelle qui a prévalu jusqu’à la fin des années 1970 », écrit-il, en dépassionnant autant que possible le constat.

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Pour la France, qui était considérée dans le passé – à tort ou à raison – comme « la fille aînée de l’église », le recul du catholicisme est d’autant plus violent qu’il opère sur tous les plans : croyances, idées, mœurs, mais aussi structuration du combat politique, dans la mesure où l’opposition avec le communisme a, durant quarante ans, dominé la vie politique, sociale et intellectuelle du pays. Les indices de cette dislocation sont multiples : les références à la foi et à la culture catholiques se sont évanouies, les naissances hors mariage sont devenues la norme, des phénomène tels que la crémation, l’animalisme et le veganisme se sont répandus…

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Un individualisme de masse s’est développé, engendrant sa propre dynamique : les groupes  sociaux n’ont pas disparu mais ils se sont autonomisés  et, sous l’effet de multiples fracturations (sociale, éducative, territoriale, ethnique, culturelle…), ont développé un entre-soi à l’opposé  de l’unification recherchée : ainsi, le développement de l’enseignement supérieur, loin de contribuer à réduire les inégalités, les a figées en faisant émerger un groupe suffisamment important pour prétendre « vivre, produire et consommer sa propre culture » ; simultanément, les catégories populaires se sont affranchies de la norme dominante en développant leurs propres références.

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C’est ce séparatisme multiforme qui met le système politique sous tension : l’électorat est devenu éminemment volatil alors que la Vème République était taillée pour un paysage politique bipolaire : des pans entiers de la société française se sentent mal représentés . ; à peine élu, le Président de la République a même vu sa légitimité contestée. En structurant, pour la première fois, face à Marine LE PEN, un camp de la France ouverte, Emmanuel MACRON a certes tenté une « rebipolarisation » fondée sur le clivage dominant, lié à la mondialisation, mais sans être assuré d’en être durablement le vainqueur : ses soutiens viennent, on le sait bien, des catégories les plus aisées ou de celles qui ont le plus foi dans l’avenir, de sorte que son élection a réactivé un « clivage de classe » qui fonctionne comme un puissant combustible pour les « gilets jaunes ».

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Enfin, note l’auteur, le renouvellement des générations d’ici dix à vingt ans ne garantit en rien la stabilité du système : si, aujourd’hui, les 65 ans et plus votent très majoritairement pour un candidat « de gouvernement », dans la génération suivante (50-64 ans), le rapport de force est à peine équilibré et, dans celle des 35-49 ans, la tendance s’inverse.

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Dans une France plus morcelée que jamais, la promesse républicaine est plus que jamais d’actualité. Au moment où le Président de la République s’apprête à délivrer ses conclusions à la suite du Grand débat national, les enseignements de cette étude méritent d’être médités.

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Yves URIETA

Président de Convergence Républicaine

Ancien maire de Pau

Membre honoraire du Conseil économique, social et environnemental

Yves Urieta

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